Dans l’article précédent, j’ai tenté de définir ce que sont réellement les peintures, un exercice qui a ouvert la porte à une multitude de possibilités. En effet, le vaste domaine des Beaux-Arts abrite une profusion de produits picturaux, chacun capable de former un film protecteur et continu.
Pour mieux appréhender cette diversité fascinante, nous allons nous pencher sur la composition même de la peinture. En explorant les matériaux qui entrent en jeu, nous pourrons mieux saisir pourquoi il existe une telle profusion de peintures, chacune possédant son propre caractère et ses spécificités.
Les trois composantes principales des peintures
Même si les fabricants gardent jalousement leurs recettes, il y a trois éléments principaux dans une peinture :
- Le solvant : Parfois appelé diluant, il sert à solubiliser le liant contenant les pigments, pour la mise en œuvre de la pâte picturale. Ou à fluidifier la pâte picturale durant l’action de peindre. Il se caractérise par ses propriétés d’évaporation.
- Le liant : C’est une matière filmogène, liquide lors de la mise en œuvre, qui formera un film solide, continu et résistant, tout en dispersant les pigments. On peut comparer le liant à de la colle. En dehors de la mise en œuvre d’une peinture colorée, il peut servir de base aux médiums sur le côté, durant l’exécution, afin de nourrir la pâte picturale ou d’en modifier les propriétés optiques de la pâte picturale colorée. Ou encore, il peut servir de base aux vernis.
- Le pigment : C’est une poudre solide et colorée en dispersion dans le liant dans lequel elle est insoluble. Il se diffère d’un colorant qui est en solution dans un liquide ; comme les encres.
Il existe d’autres éléments qui sont mis sous la catégorie « d’additifs ». Mais ces additifs ont des rôles différents et peuvent être de nature très différente. Et cela nous ne permettent pas de nous aider à comprendre ce qu’est une peinture, pour le moment.
Avant de continuer, je tiens à prévenir que certains produits que vous connaissaient déjà très bien, vous seront présentés dans un rôle complétement inhabituel, plus particulièrement sous des notions scientifiques.
Pour vous donner un exemple, l’eau qui est l’élément qui vous hydrate, a le rôle de solvant en peinture, au même titre que le White Spirit, la térébenthine, le toluène, etc.
Ça nous fait réfléchir de savoir que certains produits que nous ingurgitons, ont le pouvoir de dissoudre des matières.
Pourquoi autant de peintures ?
Dans l’histoire, la recherche perpétuelle d’effets optiques a conduit à l’invention de recettes de peinture. Ces différentes recettes ont servi a surmonter des problèmes de relation entre les trois composantes d’une peinture dont voici la liste :
- L’indice de réfraction.
- La tension superficielle.
- La thixotropie.
- La réversibilité.
Tous ces termes qui ne vous disent rien du tout, sont des phénomènes physiques. Il y a encore d’autres phénomènes qui sont repris et bien expliqués dans « Le dictionnaire des matériaux du peintre » et dans « Manières de peindre: Carnets d’atelier« , mais je reprends ceux qui expliquent les contraintes rencontrés dans l’histoire et qui ont contribué à créer de nouvelles pâtes picturales.
Quand je vous disais que nos ancêtres n’ont pas attendu Isaac Newton pour comprendre ces phénomènes.
L’indice de réfraction en peinture
L’indice de réfraction est défini comme le quotient de la vitesse de la lumière lorsqu’elle traverse deux milieux (le vide et une substance).
Il s’agit d’un nombre sans dimension (propre à chaque substance) qui dépend de la température et de la longueur d’onde du faisceau lumineux.
En langage clair, un faisceau lumineux change de direction à l’interface de deux matières différentes.
Si les deux indices de réfractions de ces deux milieux sont identiques, l’angle de déviation de la lumière est faible et l’interface des deux milieux est invisible. Si les deux indices de réfraction sont éloignés, l’angle du faisceau lumineux est plus important, les interfaces seront opaques.
Ce qui explique le prix des peintures …
Pourquoi savoir cela ? Cela explique que certains pigments sont transparents dans certains liants et donc que les couleurs ne sont pas toutes présentent en aquarelle ou en peinture à l’huile. D’où la création de peinture avec d’autres liants comme l’acrylique.
Par exemple, la craie est transparente dans l’eau et dans l’huile. Il est donc utilisé pour diminuer la quantité de d’autres pigments plus rares et plus chères et qui sont visibles dans ces liants.
Mais rassurez-vous, nous voyons tout de même la différence entre les marques de peintures qui coupent leurs couleurs avec la craie et ceux qui utilisent que des pigments purs rien qu’aux prix.


La tension superficielle en peinture
Elle se traduit par un ensemble de forces d’attractions et de répulsions, permettant de limiter la surface de contacte d’un corps dans un volume.
Cette loi physique permet de comprendre pourquoi certains liants n’assument pas leur rôle de dispersant de pigment dans un solvant.
Par exemple l’huile, qui sert de liant, dans l’eau, qui est le solvant, formera une émulsion (un mélange non miscible) non stable.
Pourquoi non stable ?
Au début, comme les deux éléments ne veulent pas se mélanger (ils sont non miscibles), il faut agiter les deux éléments pour donner un mélange homogène. L’huile va se disperser en gouttelettes dans l’eau (c’est une émulsion). Après un moment de repos, les gouttelettes vont se rassembler pour finalement avoir l’eau vers le bas et toute l’huile vers le haut du mélange. C’est pour cela que c’est une émulsion non stable.


Les structures moléculaires lipidiques et hydrauliques
Pour faire très synthétique dans cet article, il y a des liants et des solvants qui ont une structure moléculaire lipidique, qui aime le gras. D’autres solvants et liants ont une structure hydraulique, qui aiment l’eau. Ces deux structures moléculaires expliquent l’augmentation de la tension superficielle.
C’est pour cela que vous pouvez nettoyer les pinceaux au White Spirit et non avec de l’eau, quand vous peignez avec de la peinture à l’huile. Car la peinture à l’huile et le White Spirit ont une structure similaire grasse.
Pourtant, énormément de peintures émulsionnées ont été crées pour avoir la brillance et la souplesse de la peinture à l’huile et avoir la rapidité de séchage des peintures à la détrempe (à base d’eau).
Pour rendre stable un tel mélange d’éléments qui se rejetaient (donc une émulsion), ont y introduit un tensioactif. C’est le nom donné aux additifs qui permettent de diminuer la tension superficielle. Ils ont une structure moléculaire où la tête est hydrophile et le corps est lipophile, permettant de lier les structures grasses et hydrauliques.

C’est exactement le même principe que de faire une mayonnaise. Le vinaigre et l’huile ne sont pas miscibles. C’est grâce à l’ajout de la moutarde et de l’œuf que le mélange va se stabiliser.
Il existe différents tensioactifs selon leur force d’action : les mouillants, les émulsifiants, les dispersants et les détergents.
Ne vous en faites pas ! J’expliquerai ces différents tensioactifs dans d’autres articles.
La thixotropie en peinture
C’est la qualité de certaines substances de passer d’un état de gel épais à un état fluide, puis de retourner à l’état initial, dès que cesse le travail de la pâte picturale.
Ce qui est génial pour peindre ! Sinon, il faut tout le temps ramollir la pâte avec du solvant et ce dernier dilue trop le liant. Et donc, nous nous retrouvons avec une sorte d’aquarelle où les couleurs sont quasiment inexistantes.
Cette qualité est propre aux liants comme la gélatine, la cire, voir certaines huiles.
La peinture à l’huile garde en permanence cet état « fluide » dans le tube et c’est seulement au bout de trois jours qu’il est possible d’appliquer une autre couche.
La réversibilité des peintures
Une fois le film formé, certaines peintures sont dites réversibles ou irréversibles.
Réversibles, car elles peuvent être de nouveau solubilisées par le solvant d’origine de la mise en œuvre (exemple la gouache avec l’eau).
D’autres sont dites irréversibles, car le solvant de la mise en œuvre ne sait plus solubiliser le liant. Mais ce n’est pas pour cela que ces films ne sont plus solubles. Il suffit de trouver un autre solvant.
Une peinture qui illustre bien cette irréversibilité est la peinture acrylique. Elle est soluble à l’eau quand la peinture est encore fraîche. Mais après formation du film acrylique, il faut employer de l’acétone (un solvant très puissant) pour pouvoir ramollir ce film pictural.
Encore une fois, la peinture à l’huile est une exception. Le film pictural ne se forme pas après évaporation du solvant, mais par une captation de l’oxygène. Donc, à la suite de nombreuses réactions chimiques qui durent dans le temps, le film de la peinture à l’huile devient irréversible. Et il faudra sûrement employer plusieurs solvants différents, selon l’âge de la couche picturale à l’huile.
Cette notion de réversibilité est très importante à comprendre pour le nettoyage des peintures.
Par exemple, si vous nettoyez une peinture à la gouache avec de l’eau, comme vous l’aurez compris, la peinture va s’effacer sous l’action de l’eau, car c’est le solvant de sa mise en œuvre.
En revanche, si vous nettoyez cette même peinture à la gouache avec du White Spirit, il ne va rien se passer. Vous savez pourquoi ? Si vous n’avez pas compris, je vous invite à relire la partie sur la tension superficielle 😉
Les différents types de peintures
À la suite de tous ces phénomènes physiques, il est possible de classer toutes les peintures créées, selon la nature du liant et de leur réversibilité au solvant.
Le nom de la peinture est donné en général par la nature du liant.
Le tableau que je vous propose n’est pas catégorique, c’est pour rassembler les peintures qui ont des caractéristiques communes.
Propre au dessin | Les détrempes | Les tempéras ou les peintures émulsionnées (huile dans l’eau) | Les huiles | Les peintures synthétiques (issues de la pétrochimie) |
• Fusains. • Crayons graphites. •Sanguines. • Pastels secs. • Craies. • Encres | • Aquarelles. • Gouaches. • Peinture à la colle animale | • Peintures à l’encaustique. • Peintures à l’œuf. • Peinture à la caséine. | Peintures à l’huile de lin, de carthame, d’œillette et de noix | • Peintures acryliques. • Peintures vinyliques. • Peintures alkydes (oléo-glycérophtaliques). • Latex. • Peintures polyuréthannes • Peintures époxydiques |
Je pense que nous pouvons nous en arrêter là pour aujourd’hui et je vous propose de vous parler des peintures dites à la détrempe la semaine prochaine.
Merci d’avoir lu jusqu’ici ! N’oubliez pas de répondre en commentaire pourquoi la peinture à la gouache ne s’efface pas au White Spirit 😉
Merci et à bientôt !
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